L’ENLÈVEMENT DE JOHNNIE
— Vous devriez comprendre les sentiments d’une mère, répétait Mrs. Waverly pour la sixième fois peut-être.
Elle fixait Poirot d’un regard implorant. Mon ami, toujours plein de compassion pour les mères en détresse, fit un geste rassurant.
— Mais oui, mais oui, je comprends parfaitement. Ayez confiance en Papa Poirot.
— La police…, commença Mr. Waverly.
Sa femme l’interrompit aussitôt.
— Je ne veux plus entendre parler de la police. Nous leur avons fait confiance et regarde ce qui est arrivé ! Après tout le bien que j’ai entendu dire de M. Poirot et les résultats merveilleux qu’il a obtenus, je suis sûre qu’il pourra nous aider. Les sentiments d’une mère…
D’un geste éloquent, Poirot l’empêcha de se répéter une nouvelle fois. L’émotion de Mrs. Waverly était manifestement sincère, mais, chose curieuse, celle-ci avait en même temps un air dur et décidé. Lorsque j’appris par la suite qu’elle était la fille d’un riche industriel de l’acier qui, d’une place de commis, s’était élevé à son rang actuel, je compris de qui elle tenait certains traits de son caractère.
Mr. Waverly, quant à lui, était un homme robuste à la face rubiconde et joviale ; Il se tenait assis, les jambes écartées, et avait tout à fait l’allure d’un propriétaire terrien.
— Je suppose que vous êtes au courant de cette affaire, Monsieur Poirot ?
La question était superflue. Depuis quelques jours, en effet, les journaux ne parlaient que de l’extraordinaire enlèvement du petit Johnnie Waverly, âgé de trois ans, fils unique et héritier de Marcus Waverly, châtelain de Waverly Court, dans le Surrey, et descendant d’une des plus vieilles familles d’Angleterre.
— J’en connais les grandes lignes, certes, mais racontez-moi tout depuis le début, Monsieur, je vous prie. Et en détail, si vous le voulez bien.
— Je dirai que l’histoire a commencé il y a une dizaine de jours quand j’ai reçu une lettre anonyme – quel procédé infect ! – absolument abracadabrante. L’auteur avait l’impudence d’exiger le versement d’une somme de vingt-cinq mille livres – vingt-cinq mille livres, Monsieur Poirot ! – faute de quoi, il menaçait de kidnapper Johnnie. J’ai évidemment jeté la lettre dans la corbeille à papiers sans y prêter plus d’attention. Je pensais qu’il s’agissait d’une farce idiote. Cinq jours plus tard, j’en recevais une autre, qui disait : Si vous ne payez pas, votre fils sera kidnappé le vingt-neuf. Nous étions le vingt-sept. Ada était inquiète, mais, pour ma part, je me refusais à prendre cette menace au sérieux. Bon sang ! nous sommes en Angleterre ! Personne ici ne kidnappe des enfants pour obtenir une rançon !
— Ce n’est pas une pratique très courante, en effet, reconnut Poirot. Continuez, Monsieur.
— Ada n’arrêtait pas de me harceler, alors – non sans me sentir un peu ridicule – je suis allé exposer l’affaire à la police. Ils n’ont pas pris cette histoire très au sérieux, pensant, comme moi, qu’il s’agissait de quelque canular. Le vingt-huit, cependant, je recevais une troisième lettre : Vous n’avez pas payé. Votre fils sera enlevé demain, le vingt-neuf, à midi Cela vous coûtera cinquante mille livres pour le récupérer. Je suis alors retourné à Scotland Yard, où, cette fois, ils ont paru plus impressionnés. Convaincus, à présent, que les lettres émanaient d’un déséquilibré et que, vraisemblablement, il tenterait quelque chose à l’heure dite, ils m’ont assuré qu’ils allaient prendre toutes les dispositions nécessaires. L’inspecteur McNeil et un détachement de policiers iraient à Waverly le lendemain et prendraient la direction des opérations.
« Je suis donc rentré chez moi rassuré. Malgré tout, nous avions le sentiment d’être déjà en état de siège. J’ai donné ordre de ne laisser entrer aucun inconnu et j’ai interdit à tout le monde de sortir. La soirée s’est déroulée sans incident, mais, le lendemain matin, ma femme ne se sentait vraiment pas bien. Alarmé par son état, j’ai fait venir le Dr Dakers, qui est resté perplexe devant les symptômes. Bien qu’il hésitât à affirmer qu’elle avait été empoisonnée, je voyais bien qu’il en était convaincu. Il m’a assuré que la vie d’Ada n’était pas en danger, mais il m’a dit qu’il lui faudrait un jour ou deux pour se remettre d’aplomb. Imaginez ma stupéfaction lorsque je suis retourné dans ma chambre : un bout de papier était épinglé à mon oreiller ! L’écriture était la même que sur les autres, mais, cette fois, il n’y avait que deux mots : À midi.
« J’avoue, Monsieur Poirot, qu’à ce moment-là, j’ai vu rouge. Il y avait un complice dans la maison ! L’un des domestiques ! Je les ai tous fait monter et les ai violemment apostrophés. Mais aucun d’eux n’a voulu parler. C’est Miss Collins, la dame de compagnie de ma femme, qui m’a informé qu’elle avait vu la nurse de Johnnie descendre l’allée furtivement, tôt le matin. Je l’ai interrogée et elle a fondu en larmes. Elle a reconnu avoir laissé l’enfant avec la domestique attachée à la nursery et s’être esquivée un moment pour aller retrouver un ami… un homme. C’est du beau ! En tout cas, elle a nié avoir épinglé le mot à mon oreiller. Il se peut qu’elle ait dit la vérité ; je ne sais pas. Mais je ne voulais pas prendre le risque que la propre nurse de mon enfant fasse partie du complot. L’un des domestiques était impliqué ; ça, j’en étais sûr. Finalement, j’étais dans une telle rage que j’ai mis tout le monde à la porte, la nurse et les autres. Je leur ai donné une heure pour faire leurs valises et quitter la maison.
Le visage naturellement rougeaud de Mr. Waverly était devenu cramoisi, tandis qu’il évoquait sa colère justifiée.
— N’était-ce pas un acte un peu irréfléchi, Monsieur ? lui demanda Poirot. Cela aurait pu tout aussi bien faire le jeu de l’ennemi.
Mr. Waverly le considéra avec étonnement.
— Je ne vois pas comment. Les envoyer tous faire leurs bagages, voilà ce que je voulais. J’ai télégraphié à Londres pour qu’on m’en expédie d’autres le soir même. Entretemps, il n’y aurait dans la maison que des gens en qui je pouvais avoir confiance : ma secrétaire, Miss Collins, qui est aussi la dame de compagnie de ma femme, et Tredwell, le maître d’hôtel, qui était déjà au service de ma famille quand j’étais enfant.
— Et cette Miss Collins ? Depuis combien de temps est-elle à votre service ?
— Un an exactement. Elle est très précieuse pour moi en tant que secrétaire et c’est aussi une très bonne intendante.
— Et la nurse ?
— Elle est à mon service depuis six mois. Elle avait d’excellentes références. N’empêche que je ne l’ai jamais beaucoup aimée, bien que Johnnie lui ait été très attaché.
— Quoi qu’il en soit, je suppose qu’elle était déjà partie quand la catastrophe s’est produite ? Peut-être pourriez-vous reprendre votre récit, Monsieur Waverly ?
Celui-ci s’exécuta aussitôt.
— L’inspecteur McNeil est arrivé vers dix heures et demie. Les domestiques étaient déjà tous partis. Il s’est déclaré satisfait des dispositions que j’avais prises. Lui-même avait posté plusieurs hommes dans le parc pour surveiller les abords de la maison et il m’a assuré que si tout cela n’était pas un canular, nous devrions mettre la main sur mon mystérieux correspondant.
« Johnnie était à mes côtés et je l’ai emmené avec nous lorsque l’inspecteur et moi-même sommes allés dans ce que nous appelons la salle du conseil. L’inspecteur a fermé la porte à clé. Il y a là une grande horloge à balancier et, tandis que les aiguilles se rapprochaient de midi, je n’ai pas honte de dire que j’étais nerveux comme un chat. Lorsque le mécanisme s’est mis en marche et que le premier coup de midi a sonné, j’ai empoigné Johnnie. J’avais l’impression qu’un homme allait tomber du ciel. Au moment où le dernier coup sonnait, nous avons entendu du brouhaha à l’extérieur ; des cris et un bruit de course. L’inspecteur s’est précipité pour ouvrir la porte-fenêtre et un agent nous a rejoints en courant. « Nous le tenons, chef ! criait-il, hors d’haleine. Il se cachait dans les buissons. Il avait du chloroforme sur lui. »
« Nous sommes aussitôt sortis sur la terrasse, où deux agents tenaient un vagabond à mine patibulaire, qui se tortillait en vain pour essayer de leur échapper. L’un des policiers nous a tendu un paquet défait qu’ils avaient arraché à leur prisonnier. Il contenait un tampon d’ouate et un flacon de chloroforme. En voyant cela, j’ai senti mon sang bouillir dans mes veines. Il y avait aussi un mot, qui m’était adressé. Je l’ai aussitôt déplié et y ai lu ceci : Vous auriez dû payer. Pour récupérer votre fils, cela vous coûtera maintenant cinquante mille livres. En dépit de toutes vos précautions, il a été enlevé le vingt-neuf, comme je vous l’avais dit.
« J’ai éclaté de rire – un rire de soulagement –, mais, au même moment, j’ai entendu un bruit de moteur et un cri. Je me suis retourné. Une voiture grise, longue et basse, descendait l’allée à une vitesse folle en direction de l’entrée sud du parc. C’était l’homme qui était au volant qui avait crié, mais ce n’est pas cela qui m’a glacé d’horreur. C’est la vue des boucles blondes de Johnnie. L’enfant était à côté de lui dans la voiture.
« L’inspecteur a poussé un juron. « Mais l’enfant était là, il y a une minute ! « Il nous a passés en revue ; nous étions tous là : Miss Collins, Tredwell et moi-même. « Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois, Mr. Waverly ? « m’a-t-il demandé.
« Je réfléchis rapidement, essayant de m’en souvenir. Lorsque l’agent nous avait appelés, je m’étais précipité au-dehors avec l’inspecteur, sans plus m’occuper de Johnnie.
« À ce moment-là, le carillon du clocher du village nous a fait sursauter. Avec une exclamation de surprise, l’inspecteur a sorti sa montre. Il était exactement midi. D’un commun accord, nous sommes retournés en courant à la salle du conseil. L’horloge indiquait midi dix. Quelqu’un avait dû déplacer les aiguilles délibérément car, à ma connaissance, elle n’a jamais avancé ni retardé. Elle est toujours à l’heure.
Mr. Waverly se tut. Poirot avait l’air satisfait. Il rectifia la position d’un petit napperon que, dans son agitation, le père avait légèrement déplacé.
— Une gentille petite affaire, obscure et charmante, murmura Poirot. J’accepte avec plaisir de m’en occuper pour vous. Vraiment, tout cela était planifié à merveille.
Mrs. Waverly lui jeta un regard de reproche.
— Mais mon fils ! gémit-elle.
Poirot prit de nouveau une expression de profonde compassion.
— Il est en sécurité ; Madame. On ne lui fera aucun mal. Soyez certaine que ces misérables en prendront le plus grand soin. N’est-il pas pour eux la dinde… non, la poule aux œufs d’or ?
— Monsieur Poirot, je suis convaincue qu’il n’y a qu’une chose à faire : payer. J’y étais tout à fait opposée au début, mais à présent… ! Les sentiments d’une mère…
— Nous avons interrompu le récit de Monsieur, se hâta de dire Poirot.
— Je présume que vous savez la suite par les journaux, déclara Mr. Waverly. Bien entendu, l’inspecteur McNeil s’est aussitôt précipité sur le téléphone. On a fait diffuser le signalement de l’homme et de la voiture et, au début, nous avons eu de faux espoirs. Une voiture répondant au signalement et à bord de laquelle se trouvaient un homme et un petit garçon, avait été vue dans différents villages. Elle se dirigeait apparemment vers Londres. À un moment donné, l’homme s’était arrêté et on avait remarqué que l’enfant pleurait et avait manifestement peur de son compagnon. Lorsque l’inspecteur McNeil nous a annoncé que la voiture avait été interceptée et qu’on détenait l’homme et l’enfant, j’ai failli en être malade de soulagement. Vous connaissez la suite. Le petit garçon n’était pas Johnnie et l’homme n’était qu’un fanatique du volant qui, aimant les enfants, avait pris à son bord un gamin qui jouait dans les rues d’Edenswell, un village situé à une vingtaine de kilomètres de chez nous, et lui faisait gentiment faire une promenade en voiture. Grâce à la bévue de la police, si sûre d’elle, il n’y a à présent plus aucune piste. S’ils ne s’étaient pas entêtés à suivre la mauvaise voiture, ils auraient peut-être déjà retrouvé l’enfant !
— Calmez-vous, Monsieur. La police est un organisme fait d’hommes rares et intelligents. L’erreur qu’elle a commise était bien naturelle. Et il faut dire qu’elle a affaire à forte partie. Quant à l’homme qu’on a arrêté dans le parc, j’ai cru comprendre qu’il avait nié tout du long. Il a déclaré qu’on lui avait simplement demandé d’apporter le paquet et la lettre au manoir. L’homme qui les lui a remis lui a donné un billet de dix shillings et lui en a promis un autre s’il les livrait à midi moins dix exactement. Il devait approcher de la maison en traversant le parc sans se faire voir, et frapper à une porte de côté.
— Je n’en crois pas un mot ! s’écria Mrs. Waverly avec véhémence. Ce ne sont que des mensonges.
— À vrai dire, cette histoire paraît peu vraisemblable, dit Poirot d’un ton pensif. Mais, pour l’instant, on n’a pas pu prouver que l’homme mentait J’ai cru comprendre aussi qu’il avait porté une certaine accusation ?
Il interrogea Mr. Waverly du regard et celui-ci s’empourpra de nouveau.
— Cet individu a eu l’impertinence de prétendre qu’il reconnaissait en Tredwell l’homme qui lui avait remis le paquet. « Le type avait simplement rasé sa moustache », a-t-il osé dire. Tredwell, qui est né sur nos terres !
L’indignation du châtelain fit sourire Poirot.
— Pourtant, vous-même soupçonnez quelqu’un de votre maison d’avoir été complice de l’enlèvement ?
— Oui. Mais pas Tredwell.
— Et vous, Madame ? s’enquit Poirot en se tournant brusquement vers Mrs. Waverly.
— Ce n’est pas Tredwell qui a donné à ce vagabond la lettre et le paquet… si quelqu’un les lui a donnés, ce dont je doute. Selon lui, on les lui aurait remis à dix heures. Or, à dix heures, Tredwell était avec mon mari dans le fumoir.
— Avez-vous pu voir le visage de l’homme qui était dans la voiture, Monsieur ? Ressemblait-il un tant soit peu à Tredwell ?
— Il était trop loin pour que je puisse distinguer ses traits.
— Savez-vous si Tredwell a un frère ?
— Il en avait plusieurs, mais ils sont tous morts. Le dernier a été tué pendant la guerre.
— Je n’ai pas encore très bien saisi la configuration du parc de Waverly Court. La voiture se dirigeait vers l’entrée sud, m’avez-vous dit ? Y en a-t-il une autre ?
— Oui. L’entrée est. Elle est visible de l’autre côté de la maison.
— Je trouve étonnant que personne n’ait vu la voiture pénétrer dans la propriété.
— Il y a une servitude de passage sur un chemin qui mène à une petite chapelle. Beaucoup de voitures traversent le parc. L’homme a dû garer la sienne dans un coin discret et courir jusqu’à la maison au moment, où l’on a donné l’alarme et où notre attention était détournée.
— À moins qu’il ne fût déjà à l’intérieur, murmura Poirot d’un air pensif. Y a-t-il un endroit où il aurait pu se cacher ?
— Il est vrai que nous n’avons pas vraiment fouillé la maison lorsque l’inspecteur est arrivé. Cela semblait inutile. Je suppose qu’il aurait pu, en effet, être caché dans un coin. Mais, dans ce cas, qui l’aurait laissé entrer ?
— Nous y reviendrons plus tard. Une chose à la fois ; procédons avec méthode. N’y a-t-il pas une cachette particulière dans la maison ? Waverly Court est un vieux manoir et il y a parfois dans les vieux manoirs ce qu’on appelle des « chambres secrètes ».
— Mon Dieu ! Il y en a une, en effet ! Elle se prouve derrière un des panneaux de l’entrée.
— Près de la salle du conseil ?
— Juste à l’extérieur.
— Eh bien voilà !
— Mais personne n’en connaît l’existence en dehors de ma femme et de moi-même.
— Et Tredwell ?
— Euh… il se peut qu’il en ait entendu parler.
— Et Miss Collins ?
— Je ne lui en ai jamais rien dit.
Poirot réfléchit un instant.
— Eh bien, Monsieur, le mieux serait à présent que je me rende à Waverly Court. Si je viens cet après-midi, cela vous convient-il ?
— Oh ! le plus tôt possible, je vous en prie, Monsieur Poirot ! s’écria Mrs. Waverly. Lisez à nouveau ceci.
Elle mit dans les mains de Poirot la dernière lettre de l’ennemi qu’ils avaient reçue le matin même et qui l’avait décidée à venir trouver mon ami de toute urgence. Elle contenait des indications nettes et précises concernant le paiement de la rançon et se terminait par une menace selon laquelle toute fourberie serait punie par la mort de l’enfant. Il était clair que, chez Mrs. Waverly, l’amour de l’argent luttait contre l’amour maternel ; mais ce dernier l’avait enfin emporté.
Poirot la retint un instant après que son mari fut sorti.
— Madame, la vérité, je vous prie. Partagez-vous la confiance qu’a votre époux dans le maître d’hôtel, Tredwell ?
— Je n’ai rien contre lui, Monsieur Poirot, et je ne vois pas comment il aurait pu être mêlé à tout cela, mais… à vrai dire, je ne l’ai jamais beaucoup aimé. Jamais !
— Une dernière chose, Madame. Pouvez-vous me donner l’adresse de la nurse de l’enfant ?
— 149 Netherall Road à Hammersmith. Vous ne croyez pas…
— Je ne crois jamais rien. Je fais simplement fonctionner ma matière grise. Et quelquefois, quelquefois seulement, j’ai une petite idée.
Après avoir refermé la porte, Poirot revint vers moi.
— Ainsi donc, Madame n’a jamais aimé le maître d’hôtel. Voilà qui est intéressant ; n’est-ce pas, Hastings ?
Je refusais de me laisser prendre. Poirot m’avait si souvent trompé qu’à présent, je me méfiais. Il y avait toujours un piège quelque part.
Lorsqu’il eut fini de se pomponner, nous nous mîmes en route pour Hammersmith, où nous eûmes la chance de trouver miss Jessie Withers chez elle. C’était une femme d’environ trente-cinq ans au visage agréable et à l’air décidé. J’avais peine à croire qu’elle pût être mêlée à l’enlèvement. Elle était très vexée de la façon dont elle avait été renvoyée, mais reconnaissait qu’elle avait eu des torts. Elle était fiancée à un peintre-décorateur qui se trouvait par hasard dans les environs et elle s’était échappée un moment pour aller le voir. Cela semblait assez naturel. Je ne comprenais pas bien où Poirot voulait en venir, ni l’intérêt de ses questions, qui concernaient, pour la plupart, la vie et l’emploi du temps quotidien de la nurse à Waverly Court. Je m’ennuyai franchement pendant tout le temps de l’entretien et je fus ravi quand Poirot se décida enfin à partir.
— Un kidnapping est très facile à réaliser, me fit-il remarquer tandis qu’il hélait un taxi dans Hammersmith Road et lui demandait de nous conduire à Waterloo. Cet enfant aurait pu être enlevé le plus aisément du monde n’importe quand au cours des trois dernières années.
— Je ne vois pas en quoi cette constatation peut nous aider, répliquai-je froidement.
— Au contraire, elle nous aide énormément. Énormément !… Hastings, si vous devez mettre une épingle de cravate, du moins piquez-la bien au milieu. Elle est trop à droite d’au moins deux millimètres.
Waverly Court était un beau manoir ancien, récemment restauré avec goût. Mr. Waverly nous montra la salle du conseil, la terrasse et les différents endroits qui présentaient un intérêt pour l’enquête. Enfin, à la demande de Poirot, il appuya sur un ressort dissimulé dans le mur, un panneau se déplaça sur le côté et nous nous engageâmes dans un étroit passage qui conduisait à la chambre secrète.
— Vous voyez, commenta Waverly. Il n’y a rien, ici.
La petite pièce était pratiquement vide et il n’y avait pas même une empreinte de pas à terre. Lorsque Waverly nous eut laissés seuls, je rejoignis Poirot, qui examinait le plancher dans un coin.
— Que dites-vous de cela, mon ami ? me demanda-t-il.
J’aperçus quatre traces de pattes d’animal très rapprochées.
— Un chien ! m’écriai-je.
— Un chien de très petite taille, Hastings.
— Un loulou de Poméranie ?
— Plus petit que ça.
— Un caniche nain ? suggérai-je sans grande conviction.
— Plus petit encore. Une espèce inconnue des clubs canins.
Je le dévisageai avec curiosité. Il avait les yeux brillants d’excitation et une expression satisfaite.
— J’avais raison, murmura-t-il. Je savais que j’avais raison. Venez, Hastings.
Nous rejoignîmes Mr. Waverly dans l’entrée. Au moment où le panneau se refermait derrière nous, une jeune femme sortit d’une des pièces situées un peu plus loin dans le couloir. Mr. Waverly nous la présenta.
— Miss Collins.
Miss Collins devait avoir une trentaine d’années ; elle était vive et alerte, avait des cheveux d’un blond terne et portait de petites lunettes à monture dorée.
À la demande de Poirot, nous passâmes dans un petit salon et il lui posa de nombreuses questions sur les domestiques et en particulier sur Tredwell, le maître d’hôtel. Elle reconnut qu’elle ne l’aimait pas.
— Il prend toujours de grands airs, expliqua-t-elle.
Poirot en vint alors à la question de la nourriture absorbée par Mrs. Waverly le 28 au soir. Miss Collins déclara qu’elle avait mangé les mêmes mets en haut, dans ses appartements, et n’avait ressenti aucun malaise. Comme elle s’apprêtait à sortir, je poussai Poirot du coude.
— Le chien, lui chuchotai-je.
— Ah oui ! le chien ! s’écria-t-il avec un large sourire. Y a-t-il un chien ici, Mademoiselle ?
— Il y a deux chiens de chasse, dans le chenil.
— Je veux dire, un tout petit.
— Non… rien de tel.
Poirot la laissa partir. Puis, tout en appuyant sur la sonnette, il me dit :
— Elle ment, cette aimable miss Collins. J’en ferais peut-être autant à sa place. Bon, au maître d’hôtel, maintenant.
Tredwell était un homme à l’allure très digne. Il nous exposa avec une parfaite assurance sa version des faits, qui était, en gros, la même que celle de Mr. Waverly, et reconnut qu’il était au courant de l’existence de la chambre secrète.
Lorsqu’il se fut retiré, toujours avec ses airs de pontife, je regardai Poirot. Il avait l’air perplexe.
— Quelle conclusion tirez-vous de tout cela, Hastings ?
— Et vous ?
— Comme vous devenez prudent ! Mais jamais votre matière grise ne fonctionnera si vous ne la stimulez pas ! Allons, j’arrête de vous taquiner. Tirons nos déductions ensemble. Qu’est-ce qui nous donne particulièrement à réfléchir dans tout cela ?
— Une chose m’a frappée, répondis-je. Pourquoi l’homme qui a kidnappé l’enfant est-il sorti par l’entrée sud plutôt que par l’entrée est où personne ne l’aurait vu ?
— C’est une excellente question, Hastings, Absolument excellente. Je vous en pose moi-même une autre. Pourquoi avoir prévenu les Waverly de ce rapt ? Pourquoi ne pas avoir simplement kidnappé l’enfant et demandé ensuite une rançon ?
— Parce que les ravisseurs espéraient obtenir la rançon sans avoir à passer à l’action.
— Tout de même ; il y avait peu de chances que l’argent soit versé sur une simple menace.
— Ils voulaient d’autre part attirer l’attention sur cette heure précise – midi – de façon à ce que, pendant que le vagabond se ferait prendre, le vrai coupable puisse sortir de sa cachette et emmener l’enfant sans se faire remarquer.
— Cela ne change rien au fait qu’ils se compliquaient la tâche, alors qu’il eût été si facile, en ne précisant pas de date, d’attendre une occasion propice et d’enlever l’enfant en voiture au cours d’une de ses promenades avec la nurse.
— Oui… oui, admis-je, sceptique.
— Tout cela n’était qu’une mise en scène. Examinons maintenant la question sous un autre angle. Tout tend à prouver qu’il y avait un complice à l’intérieur de la maison. Premièrement : le mystérieux empoisonnement de Mrs. Waverly. Deuxièmement : la lettre épinglée sur l’oreiller. Troisièmement le déplacement des aiguilles de l’horloge de dix minutes… autant de choses faites de l’intérieur. Et, quatrième point que vous n’avez peut-être pas remarqué : il n’y avait pas un grain de poussière dans la chambre secrète. On l’avait balayée.
« Bon, nous avons donc quatre personnes dans la maison. Nous pouvons exclure la nurse, puisque cela ne peut pas être elle qui a balayé la chambre secrète, encore qu’elle aurait pu faire tout le reste. Quatre personnes, donc : Mr. et Mrs. Waverly, Tredwell, le maître d’hôtel, et miss Collins. Prenons tout d’abord miss Collins. Il n’y a pas grand-chose à en dire, si ce n’est que nous avons très peu de renseignements sur elle, que c’est manifestement une jeune femme intelligente, et qu’elle n’est ici que depuis un an.
— Elle a menti à propos du chien, m’avez-vous dit, rappelai-je à Poirot.
— Ah oui ! le chien, dit-il en esquissant un curieux petit sourire. Passons à Tredwell. Il y a plusieurs raisons de le soupçonner. Tout d’abord, le vagabond déclare que c’est lui qui lui a remis le paquet au village.
— Mais Tredwell a un alibi sur ce point.
— Soit. Néanmoins, il aurait pu empoisonner Mrs. Waverly, épingler le mot sur l’oreiller, avancer l’horloge et balayer la chambre secrète. D’un autre côté, il est né ici et a toujours été au service des Waverly. Il paraît peu vraisemblable qu’il soit complice de l’enlèvement de l’enfant de la maison. C’est impensable !
— Alors ?
— Il nous faut procéder de façon logique, aussi absurde que cela puisse paraître. Nous envisagerons donc brièvement le cas de Mrs. Waverly. Elle est riche ; c’est elle qui a de la fortune. C’est d’ailleurs avec son argent que cette propriété a été restaurée. Elle n’aurait donc aucune raison de kidnapper son fils pour se verser une rançon à elle-même. En revanche, son mari, lui, est dans une position différente. Il a une femme riche. Ce n’est pas la même chose que d’être riche soi-même. Et, à vrai dire, j’ai le sentiment que la brave dame ne lâche pas facilement son argent, à moins d’une très bonne raison. Mais Mr. Waverly, cela se voit tout de suite, est un bon vivant.
— C’est impossible ! bredouillai-je.
— Pas du tout. Qui a renvoyé les domestiques ? Mr. Waverly. Il peut très bien avoir écrit les lettres lui-même, drogué sa femme, avancé l’horloge et forgé un excellent alibi pour son fidèle serviteur Tredwell. Celui-ci n’a jamais aimé Mrs. Waverly. Il est dévoué à son maître et prêt à lui obéir aveuglément. En fait, ils étaient trois dans le complot. Waverly, Tredwell et un ami de Waverly. L’erreur que la police a commise est de n’avoir pas prêté davantage attention à l’homme à la voiture grise dont le passager n’était pas le bon enfant. C’est lui le troisième homme. Il ramasse un enfant dans un village des environs, un garçon à boucles blondes. Il entre dans la propriété par l’entrée est, traverse le parc au bon moment en agitant la main et en criant, puis ressort par l’entrée sud. Ils n’ont pas pu voir son visage, ni le numéro de la voiture, donc pas le visage de l’enfant non plus. Ensuite, il prend la route de Londres, entraînant la police sur une fausse piste. Auparavant, Tredwell a fait son travail en demandant à un individu d’aspect louche d’apporter le paquet et la lettre. Son maître a pour lui un alibi tout prêt pour le cas improbable où l’homme le reconnaîtrait malgré sa fausse moustache. Quant à Mr. Waverly, dès que l’alerte est donnée et que l’inspecteur se précipite au-dehors, il se dépêche de cacher l’enfant dans la chambre secrète avant de sortir à son tour. Un peu plus tard, quand l’inspecteur est reparti et que miss Collins n’est pas dans les parages, il lui est facile d’emmener l’enfant avec sa propre voiture dans quelque endroit sûr.
— Et le chien ? demandai-je. Et le mensonge de miss Collins ?
— Ça, c’était une petite plaisanterie à ma façon. Je lui ai demandé s’il y avait un petit chien dans la maison et elle a répondu non ; mais il y en a sans nul doute dans la nursery… En peluche ! Voyez-vous, Mr. Waverly avait mis quelques jouets dans la chambre secrète pour amuser Johnnie et le faire tenir tranquille…
— Avez-vous découvert quelque chose, Monsieur Poirot ? s’enquit Mr. Waverly en faisant irruption dans la pièce. Avez-vous une idée de l’endroit où l’enfant a pu être emmené ?
Poirot lui tendit une feuille de papier.
— Voici l’adresse.
— Mais cette feuille est vierge !
— Parce que c’est à vous d’y inscrire l’adresse.
— Qu’est-ce que… commença Mr. Waverly, dont le visage s’était empourpré.
— Je sais tout, Monsieur. Je vous donne vingt-quatre heures pour restituer l’enfant. Vous n’aurez qu’à faire appel à votre ingéniosité pour expliquer sa réapparition. Sinon, Mrs. Waverly sera mise au courant de la façon dont les choses se sont réellement passées.
Mr. Waverly s’effondra dans un fauteuil et enfouit son visage dans ses mains.
— Il est avec ma vieille nourrice, à quinze kilomètres d’ici. Il y est heureux et très bien soigné.
— J’en suis certain. Si je doutais que vous soyez un bon père, je ne serais pas prêt à vous donner votre chance.
— Le scandale…
— Exactement. Votre nom est respecté depuis des générations. Ne le compromettez plus, à l’avenir. Bonsoir, Mr. Waverly. Ah ! au fait, un petit conseil : n’oubliez jamais de balayer dans les coins !